Les chercheurs face à leurs responsabilités : le dialogue citoyen pour sortir de l’ornière

Compte rendu des ateliers B1 - La difficile question de la responsabilité des chercheurs face aux exigences sociétales et environnementales et B2 - Pérenniser le dialogue entre chercheurs et mouvements sociaux pour sortir du carcan de l’économie de la connaissance

NB. N’hésitez pas à exprimer vos points de vue sur les questions abordées en laissant un commentaire (les commentaires étant modérés, il peut s’écouler jusqu’à 24h avant validation).

Mise en garde : le compte-rendu ci-dessous n’est pas exhaustif, il reprend un certain nombre de constats, idées et propositions des participants aux ateliers B1 et B2 du forum du 24 mars 2012. Ces éléments feront office de « bases de travail » pour les suites du processus FMSD en France sur ces questions mais pourront aussi être utilisés dans le cadre de débats ultérieurs (y compris en dehors des événements estampillés FMSD).

Principales idées émises dans les propos liminaires de Jacques Testart (Fondation Sciences Citoyennes, FSC), Fabrice Flipo (FSC) et Hélène Conjeaud (Sauvons l’université, SLU)

Les chercheurs sont des travailleurs de la science et ce sont des gens normaux (au sens pré-électoral du terme) ; or leur rôle n’est pas celui de tout le monde : ce sont eux qui sont à l’avant garde de ce qui va se produire. Ils ont une responsabilité très importante dans la société.

Ce qu’il y a de nouveau dans la recherche c’est la dilution des responsabilités car les chercheurs ne sont plus isolés, ils évoluent dans des laboratoires plus ou moins importants et collaborent avec d’autres « gros » laboratoires de recherche. Le chercheur est de plus en plus un administratif et on ne sait plus qui est responsable de quoi. Chaque chercheur perd son autonomie et cela provoque une perte de responsabilité globale.

Par ailleurs à la notion de responsabilité du chercheur est souvent associé le personnage du savant fou (en particulier dans les médias) : cela relève de la littérature. Certes cela a pu être le cas à une autre époque mais c’est aujourd’hui de la fiction. Ce n’est pas le chercheur qui est dangereux c’est plutôt la science tranquille qui avance avec l’assentiment de tous mais qui n’a pas été réfléchie par la société.

Il faut donc critiquer les lieux communs :

  • la recherche a sa logique propre : il n’y a pas pourtant pas de méta-structure qui la pilote ;
  • la recherche est neutre : non, elle dépend de nombreux paramètres et se situe dans l’économie de la société ;
  • confondre savant et chercheur : il n’existe plus d’artisans de la science de l’ancienne époque (ils touchaient à tout et étaient moins dangereux) ; le chercheur est un expert et il sait presque tout sur presque rien.

Comment moraliser les acteurs dans notre société néolibérale ?

Ce que la société demande aux chercheurs c’est d’être compétitif : c’est une idée monstrueuse. Elle provoque une très mauvaise ambiance dans les laboratoires et induit un système relationnel fondé sur des projets contractuels et des résultats obligatoires. Rien d’étonnant alors au fait d’assister à des vols de résultats et au recours à la fraude (arranger les résultats pour avoir d’autres contrats). Il y a confusion totale entre société et pouvoir économique. Cela crée un biais énorme : restreindre la société à sa capacité à « faire de l’argent ».

Les savoirs techniques sont mis en avant aux détriments de la recherche dite fondamentale. Mais les modes de financement de la science (contrats, appels à projets) tendent à pousser la recherche vers la recherche finalisée à court terme. La science devrait revendiquer sa modestie et aller vers les questions sans réponse et non vers les certitudes. En s’affranchissant de cette nécessaire modestie, les chercheurs ouvrent la voie au scientisme, en conférant à la science des vertus quasi-religieuses.

Il faut que la société exige des scientifiques qu’ils fassent de la recherche fondamentale et pas seulement appliquée. Certains font des propositions, comme le « serment du chercheur » (Michel Serres) équivalent au serment des médecins. Ce n’est pas vraiment la solution. C’est un vœu pieu. Le chercheur étant un individu, il lui est très difficile d’être autocritique et de s’engager contre le système. Comme pour les lanceurs d’alerte, la seule façon est de s’organiser en réseau pour se défendre. Or tout est fait pour que le chercheur soit isolé et « coupé du monde ».  Au niveau européen, nous pouvons citer le cas du réseau ENSSER (European Network of Scientists for Social and Environmental Responsibility) qui permet de soutenir des lanceurs d’alerte et des chercheurs qui se posent des questions et de les aider.

Une transparence réelle et non feinte dans les milieux de la recherche permettrait de ne pas rester dans le secret qui ne permet pas, par définition, de s’interroger. Les choix de recherche doivent être collectifs et impliquer la société. Aussi la recherche doit se faire avec les citoyens en démocratisant la recherche pour la ré-enchanter et en donnant les garanties au chercheur qu’il travaille pour le bien public. C’est notamment pour répondre à cet état de fait que la Fondation Sciences Citoyennes a proposé une procédure sérieuse et rationalisée des conférences de citoyens (malheureusement déjà dévoyées) sous le vocable : conventions de citoyens. À cela s’ajoute le fait que es perspectives de modes de vie sont de moins en moins compatibles avec l’écologie et la liberté. Or la science cautionne des solutions pour éviter de poser la question des modes de vie. On souhaite nous faire croire que des solutions technoscientifiques pourront résoudre tous les maux. Or, il y a un problème d’adéquation entre ce que font les scientifiques (délégitimation) et les attentes de la société. Les scientifiques ont l’impression de faire de la science autonome bien qu’elle soit, directement ou non, dictée par l’économie et le politique. Les conventions de citoyens peuvent répondre à cela mais c’est aussi un dialogue renforcé et pérenne avec les citoyens qui permettra de dépasser les constats et les a priori.

Principaux constats effectués lors de l’atelier

Sur les sciences humaines et sociales (SHS) : on continue trop souvent d’associer la notion de responsabilité du chercheur aux sciences de la nature. Or il semble qu’en raison de la « technicisation » grandissante, les SHS produisent des procédures ou de l’ingénierie sociale (protocoles, méthodologies, enquêtes, etc.). Les aspects « immatériels » de cette production ont tendance à masquer leur niveau d’influence. Ainsi, un certain nombre d’experts autoproclamés s’est jeté sur le « participatif » avec la production d’une fiction sur ce que pourrait être le citoyen neutre, le votant seul. Aussi assiste-t-on à l’émergence d’un marché du dialogue science-société qui appelle à une vigilance accrue.

Sur la nécessité de travailler en réseau : plus de « sociabilité » entre les chercheurs et une ouverture à la société sont nécessaires pour contrecarrer le modèle individualiste proposé. Il a été rappelé la capacité protectrice du travail en réseau et de l’opportunité qu’il offre en terme de contrepoids à défaut de contre-pouvoir. Cela constitue un élément important pour éviter un cautionnement subi voire forcé du système de contractualisation actuellement en place dans la recherche.

Sur la difficulté à trouver un vocabulaire commun avec la société : même si un dialogue est possible entre le monde de la recherche et la société (le FMSD le prouve), restent à définir un langage commun dans la mesure où les chercheurs ont tendance à utiliser le vocabulaire spécifique à leur discipline qui contraste souvent avec le langage moins spécialisé (ce qui n’en fait pas un sous-langage mais plutôt un langage contextualisé, fortement marqué par les expressions médiatiques).

Sur la neutralité de la science : la question de responsabilité des scientifiques est souvent associée à la neutralité supposée de la science. Or la science n’est pas neutre, elle a sa logique propre. Les marchés ont également leur logique propre ce qui ne veut pas dire que la recherche doive-t-y être inféodée. De fait, on assiste à une forme de schizophrénie de la recherche tiraillée d’un côté par sa logique propre et de l’autre par la nécessité de trouver des contrats. La création de l’Agence nationale de la recherche (ANR) a accentué ce phénomène dans la mesure où elle a considérablement réduit la logique propre à chaque discipline. Cela participe au phénomène de mutation de la recherche scientifique en recherche technologique. à la création du CNRS, une activité de vulgarisation était exigée, elle a disparu aujourd’hui. À l’inverse, on exige du jeune chercheur une capacité à déposer des projets à l’ANR qui est une instance marchande. Autrement dit la logique marchande s’est insinuée dans le métier, elle le détourne de l’espace scientifique.

Sur le recrutement des chercheurs : à la création du CNRS, une activité de vulgarisation était exigée, elle a disparu aujourd’hui. À l’inverse, on exige du jeune chercheur une capacité à déposer des projets à l’ANR qui est une instance marchande. Autrement dit la logique marchande s’est insinuée dans le métier, elle le détourne de l’espace scientifique. L’exigence de rentabilité est « intégrée ».

Pistes et propositions pour l’avenir

- Pérenniser le dialogue sciences et société au travers de rencontres publiques, d’ateliers de travail…

- Diffuser les informations relatives aux questions de responsabilité des scientifiques via une plateforme web « Sciences et société ». Cette plateforme permettrait un échange sur les expériences menées par les uns et les autres et de recueillir des témoignages des acteurs sur les pratiques.

- Intégrer (ou généraliser) à la formation initiale et continue des étudiants et chercheurs des modules de communication/vulgarisation/médiation, d’éthique, d’histoire des idées ou encore d’épistémologie.

- Suivre les travaux de l’UNESCO relatifs la mise à jour des recommandations concernant les chercheurs scientifiques (1974) à défaut de réfléchir à une charte de déontologie du chercheur.

 

Merci à Isabelle Maugis (Adreca, Echop’ à Sciences, FSC) pour la prise de notes durant la journée.

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