De Belém à Dakar en passant par Copenhague

Par André Jaeglé, Fédération mondiale des travailleurs scientifiques



Les organisations françaises et les militants et militantes françai(e)s ont joué un rôle important, dans le succès du Forum Mondial Science et Démocratie de Belém de janvier dernier. Ce succès nous donne une idée de ce qu’il est possible de réaliser en persistant. D’où l’importance de cette « initiative FMSD-France ». C’est une première étape de la popularisation, en France, d’une construction de longue haleine.

Importance d’autant plus grande que l’issue du récent sommet de Copenhague donne une nouvelle actualité à la question du rôle social de la science, notamment de ses rapports avec l’économie et avec la politique. Cette actualité pourrait s’énoncer de la manière suivante : « Les décideurs sont-ils définitivement sourds aux avertissements des scientifiques ? » Car ce n’est pas la réalité de la menace qui fait problème, mais la détermination à en tenir compte. Alors, pourquoi ?

Certains scientifiques, il est vrai, ont contesté les affirmations contenues dans le rapport du GIEC quant à l’importance du rôle des activités humaines dans le réchauffement climatique. Personnellement, je ne prendrai pas position sur le bien fondé de ces contestations. Le débat scientifique est normal. Il fait partie du processus d’avancée des connaissances. La vérité scientifique n’est pas le résultat d’un vote majoritaire. Mais, s’agissant de données scientifiques impliquant des décisions politiques à longue portée, l’existence d’une opinion scientifique majoritaire doit impérativement être prise en compte quelles que soient les conjectures sur l’affinement possible de ces connaissances dans le futur On ne peut pas attendre pour agir « de voir ce qui s’est produit en fin de compte et qui avant raison » ! Voila bien une donnée essentielle des rapports entre science et société ! Et une donnée essentielle dont aura à se saisir le FMSD.

On peut aussi se demander— après coup c’est toujours plus facile ! — si on a eu bien raison de séparer les menaces liées au changement climatique des autres conséquences de l’activité humaine. Après tout, les risques inhérents au changement climatique ne sont pas les seuls risques engendrés par le développement économique et social dans ses modalités actuelles. Sont en cause l’ensemble des problèmes de pollution qui sont aussi des problèmes de gaspillage et d’épuisement des ressources naturelles. Un « développement d’un type nouveau, durable et soutenable » impliquera un immense effort de recherche scientifique dans des directions jusqu’ici ignorées ou négligées.

Mais il faut bien reconnaître que la prévision d’un changement climatique exerce un rôle de sensibilisation particulièrement puissant : des îles menacées d’engloutissement sous l’océan ; des météores extrêmes dont l’annonce est d’autant plus angoissante qu’on en a l’expérience avec des ouragans, pas seulement sur la Nouvelle Orléans mais ici, à domicile ; sans compter les révélations chiffrées sur la biodiversité : espèces menacées ou disparues, l’ours, le corail…. En politique, il est bien connu que l’affectivité joue, à cout terme, un rôle plus puissant, plus immédiat, que la rationalité. Le malheur, si je puis dire, c’est que l’antidote psychosomatique généré quasi automatiquement par l’être humain face à un danger est l’accoutumance à ce risque : les mineurs, tous les métiers,… C’est pourquoi il ne faut pas renoncer à faire appel à la raison. C’est là que la science est la plus forte.

« Les décideurs sont-ils définitivement sourds… ? » Mais qui sont les décideurs ? Dans quelle mesure le citoyen ordinaire peut-il se considérer comme n’étant pas, lui aussi, un décideur ? Ce que je veux dire en posant cette question, c’est qu’il nous faudra une fois de plus réfléchir à la manière de peser sur les décisions politiques. Les organisations composant le réseau FMSD nous offrent, par leur diversité même, une grande variété de forme de mobilisation, d’action, de pression sur les différents lieux de décision. Identifier les obstacles est donc essentiel.

Copenhague nous a montré, sans surprise, que « l’obstacle des obstacles » était de nature économique. La mise en cause de puissants intérêts économiques. L’instauration de taxes carbone dans plusieurs pays est assez révélatrice à ce sujet. En France, après le rejet par le  Conseil constitutionnel d’une première loi, le gouvernement a annoncé que la taxe serait applicable aux entreprises mais en tenant compte de leur exposition à la concurrence internationale. En Suède, les entreprises sont soumises à la taxe, mais avec un abattement de 50% et cela, au même motif : la compétitivité. C’est une réalité !

Il est de fait que les mesures contraignantes que l’on espérait voir adopter par la Conférence de Copenhague avaient de lourdes conséquences pour la compétitivité des économies nationales. Le dogme de la libre concurrence — prétendument libre — à l’échelle mondiale se révèle être un obstacle développement soutenable et durable.

Nous sommes arrivés à un stade d’exacerbation où toute entreprise est menacée d’être absorbée et de disparaître si ce n’est pas elle qui absorbe les autres. La « concurrence libre et non faussée » sur laquelle veille l’OMC est un mythe. La libre circulation des capitaux et la domination des marchés financiers ont ouvert le règne des prédateurs. Pour ne pas être mangé il faut manger l’autre. Comment ne pas voir que, dans ces conditions, les efforts de réduction d’émission de gaz à effet de serre sont compromis ? Comment imaginer qu’on puisse maîtriser la croissance si on ne met pas un terme à une situation où il n’est point de salut hors une course effrénée à la croissance ? Et comment ne pas comprendre qu’un État qui laisse son économie nationale perdre toute indépendance se condamne à perdre lui-même tout pouvoir, tout moyen d’action quant à la mise en œuvre d’un accord international comme celui qu’on espérait de Copenhague

Ce type de croissance est devenu insupportable. Des milliards d’êtres humains sont maintenus dans un état de pauvreté rendant impossible la maîtrise de la démographie dont beaucoup de spécialistes considèrent qu’elle est l’un des facteurs les plus importants dans l’impacte des activités humaines. L’éclatement de la crise financière mondiale en 2008 en apporte une preuve supplémentaire.

Il faut instaurer un nouveau type de relations économiques mondiales. Et il faut y travailler, agir dans ce sens, dans la société actuelle ! On ne peut pas attendre un changement radical de société. Je pense même que c’est agir dans les conditions actuelles qui poussera à des changements plus radicaux.

Suffit-l de s’attaquer aux bonus des traders, aux paradis fiscaux ? A mon sens, ce sont plutôt des indicateurs que des causes !

  • Quid de la libre circulation des capitaux ? Laquelle est présentement assortie de la circulation pas du tout libre des personnes — c’est aussi une cause de pauvreté et de dégradation de l’environnement ;
  • Quid des règles actuelles de la concurrence dite libre, règles qui consistent à interdire tout obstacle réputé non technique…
  • Quid de la distribution du crédit, de l’usage de l’épargne des politiques monétaires ? Autrement dit quid du rôle des banques centrales ?

Ce 23 janvier est une composante (un moment …) du Forum mondial Science et démocratie. L’engagement des scientifiques (pas seulement des chercheurs et des professeurs, mais aussi des ingénieurs, notamment les ingénieurs de recherche dans l’industrie) est une question essentielle. A ce sujet il faut sortir du simplisme qui affecte trop souvent les mots d’ordre.

Revenant sur une question soulevée à Belém, je voudrais d’abord répéter avec force qu’il est vain d’imaginer que la « Société » puisse engager le débat avec « la Science » sur le rôle et la responsabilité de celle-ci si ladite « Société » ne s’intéresse pas de près aux conditions dans les quelles les travailleurs scientifiques (chercheurs, mais aussi professeurs et ingénieurs) exercent leur profession. Et, particulièrement aux conditions économiques.

Soit dit en passant, cela ne concerne pas les seuls scientifiques : il suffit de voir les problèmes que soulève l’institution d’une taxe carbone quant à la situation des travailleurs salariés résidant très loin de leur lieu de travail, tributaire de l’automobile. Il y a des solutions « en général » : le développement des transports collectifs. Mais Ça, c’est, au mieux, pour dans quelques années. Et un nouvel urbanisme. Et  ça, c’est pour encore plus tard ! Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? Si on ne répond pas à cette question on exclut de l’action pour la réduction des émissions de carbone tout un pan de la société. Et des syndicats avec eux.

J’ai évoqué, il y a quelques instants, le règne des prédateurs. Mais attention ! Ce règne n’est pas toujours vécu comme tel à l’intérieur de chaque entreprise industrielle. Les salariés, y compris les ingénieurs de recherche d’un entreprise, — mettons St-Gobain — pense à leur avenir qui s’identifie plus ou moins à l’avenir de leur entreprise. Cet avenir c’est la conquête de marchés, la croissance « classique », qu’il faut maîtriser, certes mais maîtriser en termes de gestion, pas en terme de développement durable. Il s’agit de conquérir des marchés, donc, pratiquement d’innover. On devine le fossé qu’il faut franchir pour poser dans ces conditions, la question d’une recherche scientifique et d’un développement de technologies nouvelles répondant à de nouvelles normes.

C’est pourquoi, en ce qui concerne du moins la Fédération mondiale des travailleurs scientifiques et des ses organisations nationales qui sont souvent de syndicats de chercheurs et d’ingénieurs, il ne peut pas être question de développer un discours réservé à une avant-garde.

Nous nous fixons un objectif sans doute plus ambitieux mais, croyons-nous, indispensable si l’on veut parler de coopération. C’est d’amener — je répète mot pour mot ce que j’ai dit à Belém — les travailleurs scientifiques à s’impliquer dans les débats de société, même s’ils ne se reconnaissent pas, ou pas totalement, dans l’altermondialisme — lequel est au demeurant très poly-dimensionnel ! C’est de les amener à s’engager, à prendre position — pas forcément, donc, les positions qui émergent des rencontres altermondialistes — bref à ne pas se tenir à l’écart, certains disent « à sortir que de leur tour d’ivoire », mais je ne m’associe pas à cette interpellation car le silence sur les questions de société ne signifie pas nécessairement de l’indifférence. Il peut signifier le doute sur ce qu’il faut dire ou faire. Et il ne s’agit pas simplement que des scientifiques s’expriment individuellement. De ceux-là, il n’en manque pas. Qu’ils en soient félicités et soutenus ! Notre but à nous, FMTS, c’est d’amener les organisations de travailleurs scientifiques qui ont en charge la défense de leurs intérêts immédiats (leurs salaires, leur emploi, etc.) c’est-à-dire principalement leurs syndicats, à s’engager. C’est difficile pour elles car tous leurs adhérents n’ont pas nécessairement les mêmes vues sur le rôle social de la science.

Tel est l’idée que nous nous faisons de notre contribution à la réalisation de ce grand projet qui a pour nom « Forum mondial science et démocratie ».

Comments are closed.