Présentation du processus FMSD (23 janvier 2010)

Par Fabien Piasecki, coordinateur à la Fondation Sciences Citoyennes et secrétaire du Forum Mondial Sciences et Démocratie

Dans La Chute, Albert Camus écrivait en 1956 : « Nous sommes lucides. Nous avons remplacé le dialogue par le communiqué. ». Par cette phrase, il voulait dénoncer une forme de renoncement et l’adhésion du plus grand nombre au modèle capitaliste dominant, qu’il soit médiatique, militaire, consumériste ou industriel. Cette soumission, les sciences et techniques n’y ont pas échappé dans la mesure où elles couvrent les quatre champs que je viens de mentionner.Loin de moi l’idée de dire que les scientifiques, les techniciens et les chercheurs sont à la botte : ce serait un mensonge éhonté. Seulement, il serait tout aussi mensonger de prétendre que l’industrie privée et l’État n’orientent pas les choix technoscientifiques. Ce n’était pas vrai en 1956, ça l’est encore moins aujourd’hui. Le cas français en est la parfaite illustration mais je suis sûr que mes collègues en parleront mieux que moi lors de leur présentation ou pendant les ateliers dédiés à ces questions.

D’un autre côté, quand les associations ou les ONG dénoncent les risques inhérents à la technoscience, souvent en s’attaquant à l’aval et non à l’amont de la production scientifique, elles oublient peut-être parfois les conditions dans lesquelles la science d’aujourd’hui se fait et l’inquiétude et le questionnement au quotidien de bon nombre de scientifiques, de techniciens et d’ingénieurs.

Cet état de fait, volontairement caricaturé ici, a amené une poignée d’organisations de la société civile, parmi lesquelles la Fondation Sciences Citoyennes, les Petits Débrouillards, le Centre de Recherche et d’Informations pour le Développement ou encore VECAM à passer du stade de la posture, de l’invective, bref du communiqué à celui de la recherche du dialogue.

Autrement dit les divergences de points de vue et de positions entre le monde de la recherche et celui des mouvements sociaux méritaient bien mieux que des opinions arrêtées ou des regards en chien de faïence. D’autant plus que les deux mondes s’étaient déjà retrouvés sur le terrain des luttes.

Aussi, à l’été 2007, après plusieurs mois d’échanges avec des organisations syndicales de l’enseignement supérieur et de la recherche, avec les représentants des travailleurs scientifiques, avec des organisations de chercheurs engagés, avec des associations du mouvement social autour de la planète, un appel pour un Forum Mondial Sciences et Démocratie a pu être écrit collectivement.

Cet appel invite à la construction d’un espace de coopérations ouvertes, de débats publics, larges et démocratiques, entre scientifiques et organisations du mouvement social à l’échelle de la planète pour ouvrir des perspectives nouvelles pour :

  • promouvoir et développer le statut de biens communs des connaissances de l’humanité ;
  • renforcer la capacité des mouvements citoyens à produire de la connaissance et à être partenaires des institutions scientifiques ;
  • débattre sur les enjeux et les moyens pour la science et les scientifiques d’exercer leurs responsabilités sociales ;
  • défendre les missions de service public de la recherche et améliorer les conditions dans lesquelles les activités scientifiques sont menées par les étudiants, les chercheurs et les ingénieurs ;
  • renforcer la capacité de nos sociétés, au Nord comme au Sud, à prendre des décisions démocratiques dans le champ des sciences et des technologies.

Cet appel a été lancé officiellement lors d’une conférence internationale organisée par la Fondation Sciences Citoyennes intitulé Living Knowledge – Savoirs vivants regroupant des représentants des différentes organisations que j’évoquais à l’instant. L’accueil fait à cette initiative a été tel que les bonnes volontés ont pu être réunies dans le but de mettre en place le premier FMSD.

Tout au long de l’année 2008, des rencontres ont eu lieu notamment au Canada, en Inde et au Brésil pour diffuser l’appel et fédérer de nouvelles organisations autour du processus FMSD.

Et, il y a un an quasiment jour pour jour s’est tenu le premier Forum Mondial Sciences et Démocratie, à Belém au Brésil, en marge du Forum Social Mondial. Il a rassemblé plus de 300 représentants du monde de la recherche et du mouvement social venant de 4 continents, 18 pays.

Les débats ont porté sur les enjeux des thématiques Sciences et Démocratie, sur les biens communs, sur les luttes pour la démocratisation des sciences et des choix scientifiques, sur les coopérations possibles entre sciences et société pour un monde soutenable et une responsabilité partagée, sur la gouvernance de la recherche ou encore la co-production des savoirs.

Ces débats ont montré à quel point il était nécessaire de trouver un langage commun entre les différentes parties prenantes pour pouvoir envisager des actions ou des travaux collaboratifs dans un second temps.

L’expérience de Belém a été fabuleuse dans le sens où les participants ont fait preuve d’une écoute indéniable, d’un réel intérêt pour les expériences et propositions des uns et des autres.

Autrement dit cette première étape a été celle de l’apprentissage mutuel.

Depuis, cet espace-réseau s’est structuré autour d’un conseil international transitoire, en charge des orientations politiques et stratégiques du processus jusqu’à Dakar où se tiendra, en janvier 2011, le 2nd Forum Mondial Sciences et Démocratie une nouvelle fois en marge du Forum Social Mondial. Par ailleurs, les groupes les plus impliqués dans le processus jusqu’à maintenant à savoir le Brésil, l’Inde, le Canada et la France cherchent à diffuser l’initiative à l’échelle nationale pour que les questions « Sciences et société » ne soient plus le parent pauvre du mouvement social.

Les ponts existent entre la recherche et le mouvement social. Encore faut-il convaincre les uns et les autres de les traverser plus souvent.

C’est le moment pour moi de vous remercier tous de votre présence ici au nom de l’organisation à laquelle j’appartiens, la Fondation Sciences Citoyennes et au nom du secrétariat international du FMSD. J’en profite pour remercier chaleureusement les quelques personnes qui ont assuré la coordination de cette initiative à savoir Janine Guespin pour Espaces Marx, Christelle Baunez pour ATTAC, Cécile Cabantous pour Ars Industrialis, Marc Delepouve pour le SNESUP, Hervé Le Crosnier pour VECAM et Lionel Larqué pour Les Petits Débrouillards. Et je n’oublie pas la vingtaine d’organisations déjà impliquées ou qui ont rejoint l’aventure pour construire cette initiative et qui ont coordonné les ateliers qui vont se tenir tout au long de la journée. Merci également à Moussa Mbaye, venu de Dakar pour l’occasion. Moussa représente Enda Diapol, une organisation membre du Centre de Recherche et d’Informations pour le Développement. Il participera à la plénière de clôture pour évoquer notamment avec nous les sujets que nous devrons porter à Dakar l’année prochaine.

En conclusion, je dirai que 2010 sera une année riche pour le processus FMSD, nous aurons besoin de forces vives pour continuer à fédérer les chercheurs et les mouvements sociaux autour de notre initiative. Il nous faudra parvenir à toucher le plus grand nombre non seulement en France où des forums régionaux sont en train de se mettre en place notamment dans le Nord – Pas-de-Calais, mais aussi dans les régions du monde qui sont encore peu impliquées dans le processus, je pense en particulier au continent africain, aux Etats-Unis, à l’Europe de l’Est et à la Russie, au sud-est asiatique, à la Chine et au Japon.

Je terminerai cette rapide présentation du processus FMSD en faisant une nouvelle fois appel à Camus, il écrivait dans Le mythe de Sisyphe : « Vouloir c’est susciter les paradoxes. » Je nous souhaite à tous, collectivement, de susciter les paradoxes du monde complexe dans lequel nous évoluons pour en faire un monde socialement et écologiquement plus juste.

Je vous remercie.

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